Philippe Douste-Blazy : « Taxer plus la finance mondiale peut sauver des vies »

INTERVIEW. S’il déplore la diminution de 25 millions d’euros de la contribution française à la taxe sur les billets d’avion, Philippe Douste-Blazy, président d’Unitaid et secrétaire général adjoint de l’ONU propose de nouvelles formes de financement innovant pour lutter contre les épidémies et l’extrême pauvreté dans le monde et notamment une contribution sur les ressources extractives contre la malnutrition infantile.

 

DIALOGUES DES CONTINENTS : Quelle est la raison de la diminution de la contribution française à la taxe Chirac sur les billets d’avion ?

PHILIPPE DOUSTE-BLAZY : Le budget de l’Etat français est déficitaire donc nous avons tous estimé de manière responsable qu’il fallait faire un effort. Je regrette tout de même qu’il y ait 25 millions de moins, cela représente plus de 50 millions de traitements contre le paludisme, des soins pour près de 200 000 enfants qui souffrent du sida.

« Je regrette qu’il y ait 25 millions de moins, cela représente plus de 50 millions de traitements contre le paludisme, des soins pour près de 200 000 enfants qui souffrent du sida ».

Le rapport de Bruno Le Roux qui préconisait en novembre de revoir la taxe Chirac pour favoriser « la compétitivité du transport aérien » est-il à l’origine de cette diminution ?

Pas du tout. Bruno Le Roux est revenu dessus. Il a dit qu’il faudrait augmenter l’assiette d’Unitaid en trouvant une taxe sur la grande distribution. Je lui ai dit : faisons d’abord la taxe sur la grande distribution pour Unitaid avant de couper celle sur les billets d’avion. Quand il a vu que d’autres pays comme le Japon et le Maroc pouvaient contribuer, il a immédiatement compris que ce n’était pas à l’ordre du jour. La taxe Chirac ne remet pas en cause la compétitivité du secteur aérien, il n’y a aucune dissension économique puisque tous les voyageurs la payent de la même manière. De plus, le Chef de l’Etat a expliqué à la Fondation Chirac qu’il était hors de question de supprimer Unitaid qui est un succès mondial. L’on m’a dit que les fonds allaient se diriger dans la lutte contre Ebola.

Les structures médicales ne sont-elles pas pourtant les mêmes ?

Oui, mais nous luttons contre le sida, la tuberculose et le paludisme et pas contre Ebola.

Le lobbying des compagnies aériennes y est-il pour quelque chose ?

Le lobbying des compagnies aériennes date depuis toujours alors que ce ne sont pas elles qui payent. En 2006, nous avons fait passer une loi au parlement français : tout voyageur qui décolle de France doit payer un euro par billet d’avion, cela n’a rien à voir avec la compagnie, ce n’est ni cette dernière ni l’Etat qui payent, c’est le voyageur, qu’il soit d’Air France, d’Air China, de Delta Airlines, etc …Douze pays ont été convaincus de le faire, dont le Chili, la Corée du Sud, le Cameroun ou la RDC, Madagascar, ou Maurice, etc … Nous avons gagné 2 milliards 500 millions de dollars en l’espace de 7 ans.

« Nous avons crée l’ébauche de la première taxe mondiale de solidarité »

En quoi le dispositif de la taxe est-il efficace ?

Le dispositif est efficace car en médecine l’on peut compter le nombre de médicaments que l’on donne, le nombre de malades traités, c’est beaucoup plus simple que pour l’éducation ou que pour la lutte contre l’extrême pauvreté. Nous avons trouvé qu’une microscopique taxe de solidarité d’un ou de deux euros par voyageurs a plusieurs caractéristiques, elle est totalement indolore pour le voyageur, – ce n’est même pas le prix d’un café -, pour le budget de l’Etat et pour la compagnie. Nous avons prouvé au monde que quelqu’un qui fait Paris-Genève et qui donne ainsi un euro va sauver sans le savoir trois enfants du paludisme. Le voyageur ne connaîtra jamais l’identité et l’origine de ces enfants, les enfants ne connaîtront jamais l’identité et l’origine du voyageur … Nous avons crée l’ébauche de la première taxe mondiale de solidarité car c’est cela le sujet.

Est-ce que la volonté exprimée alors par Bruno Le Roux d’élargir l’assiette de la taxe à l’agro-alimentaire ne lui enlèverait pas son caractère « indolore » prôné depuis le départ ?

On peut trouver des contributions de solidarité internationale très indolore dans le domaine de la grande distribution aussi mais la différence avec un billet d’avion, c’est que celui qui en achète un peut payer 200, 300, 400, 500 euros alors que dans la grande distribution l’on tombe sur des gens plus modestes et de plus petites sommes …

Comment alors pérenniser et « sanctuariser » le mode de financement de la taxe ?

Le président de la République doit s’engager pour une sanctuarisation de la taxe sur les billets d’avion qui donne 220 millions par an dont 85 à Unitaid. Il y a un signal d’alarme à tirer. L’avantage des financements innovants, c’est qu’ils sont pérennes et donc prévisibles. Y revenir serait d’autant plus une grande erreur que si l’on veut que la conférence internationale sur le climat  de décembre soit un succès, on sera obligé de s’appuyer dessus.

Pourquoi la France réduit-elle sa contribution alors qu’elle a déjà le plus grand mal à faire accoucher par ailleurs d’une taxe sur les transactions financières au niveau européen ?

Je ne le comprends pas.

« Si l’on veut passer à 180 milliards d’aide publique au développement, il faudra trouver des micro-contributions de solidarité sur les activités économiques qui bénéficient le plus de la mondialisation »

Comment se fait-il que la taxe Chirac soit amputée de 25 millions d’euros au moment où le président Hollande a réaffirmé vouloir mettre en place une taxe sur les transactions financières pour le climat d’ici 2017 ?

Le président Hollande a toujours dit que les financements innovants devaient se diviser en deux, à la fois dans la lutte en faveur de la santé mondiale et d’autre part pour le climat.

N’est-ce tout de même pas incompréhensible de toucher à une taxe alors que l’autre a déjà du mal à émerger ?

Bien sûr. Notre but est à la fois de lutter contre les maladies, nous avons de très grands programmes en vue. Nous devons montrer l’importance des financements innovants dans le développement. Unitaid est une organisation qui travaille dans le domaine de la santé mais c’est surtout un laboratoire mondial de financement innovant qui constitue un précédent. Elle participe de la nouvelle architecture du développement. L’aide publique au développement est aujourd’hui de 130 milliards par an. Si l’on veut passer à 180 milliards, 200, etc … il faudra trouver des micro-contributions de solidarité sur les activités économiques qui bénéficient le plus de la mondialisation.

Quels sont les nouveaux besoins ?

 « L’extrême pauvreté augmente, il y a un milliard et demi d’êtres humains qui gagnent moins de 1,25 dollars par jour, c’est-à-dire qui n’ont pas accès aux 5 biens publics mondiaux : l’eau potable, le droit à la santé, les vaccins, les médicaments de base, l’éducation, les toilettes et pour la moitié d’entre eux, 800 millions n’ont pas le droit à l’alimentation, à la nourriture »

Quelle stratégie en 2015 pour atteindre les objectifs du millénaire en sachant que beaucoup de ces objectifs doivent être atteints en Afrique subsaharienne ? L’extrême pauvreté augmente, il y a un milliard et demi d’êtres humains qui gagnent moins de 1,25 dollars par jour, c’est-à-dire qui n’ont pas accès aux 5 biens publics mondiaux : l’eau potable, le droit à la santé, les vaccins, les médicaments de base, l’éducation, les toilettes et pour la moitié d’entre eux, 800 millions, qui n’ont pas le droit à l’alimentation.Ces besoins augmentent, en même temps, l’argent que nous devons mettre pour cette aide publique au développement diminue, car elle vient essentiellement des pays de l’OCDE qui sont pour beaucoup d’entre eux endettés. Ensuite, les extrémismes montent, le repliement sur soi est là, il y a un effet ciseau … des besoins qui augmentent et des recettes qui diminuent.

Neuf ans après les débuts d’Unitaid, pourriez-vous en dresser un bilan ?

En quelques années, Unitaid est parvenu à soigner 8 enfants sur 10 du sida dans le monde parmi ceux qui sont traités, – malheureusement pas 8 enfants sur 10 qui ont le sida. Ensuite nous avons diminué de 80% le prix des médicaments anti-rétroviraux pédiatriques, nous avons baissé de 60% le prix des médicaments anti-rétroviraux pour adulte; Nous avons pu financer le financement de 351 millions de traitements contre le paludisme et enfin nous sommes le premier acteur de santé publique dans le monde sur la tuberculose de l’enfant. Nous ne sommes pas sur le terrain car nous avons pensé qu’il y avait trop de monde et qu’il valait mieux coordonner ces partenaires. Ces derniers sont d’abord l’Unicef avec les programmes contre le sida chez les femmes enceintes, pour éviter une transmission de la mère à l’enfant. La Fondation Clinton que nous avons financé autour de 500 millions de dollars a amené dans la bouche des enfants les antirétroviraux. Nous avons financé de grands programmes de Médecins Sans Frontières contre le sida et la tuberculose, l’OMS … 2015 est l’année anniversaire des objectifs du millénaire, toute la communauté internationale s’était groupée pour définir des objectifs du millénaire, en particulier diminuer de moitié l’extrême pauvreté. On s’aperçoit qu’il y a eu beaucoup de progrès sur le plan médical mais on s’aperçoit aussi qu’on est loin du compte.

« On ne peut pas continuer avec 1,5 milliard de personnes qui gagnent moins de 1,25 dollars par jour et 4 milliards de personnes qui gagnent moins de 8 dollars par jour ! Aujourd’hui les 89 personnes les plus riches du monde gagnent la même chose que la moitié de l’humanité qui gagne le moins, c’est-à-dire 3,5 milliards d’êtres humains ! »

Comment comptez-vous réagir ?

Je suis en train de mettre au point avec différents chefs d’Etat une contribution volontaire sur les ressources extractives : UnitLife. C’est cela mon travail, trouver des financements innovants pour le développement, des microscopiques contributions de solidarité sur les secteurs économiques qui bénéficient le plus de la mondialisation : l’avion, car le nombre de passagers augmente de plus de 5% par an, les transactions financières. Grâce aux progrès mathématiques, les algorithmes ont transformé le capitalisme en capitalisme financier. Il y a des dizaines de milliers de transactions financières à la minute. Troisièmement, le téléphone portable, il y a plus de téléphones portables que d’êtres humains sur la terre, internet et les ressources extractives, pétrole, gaz, mines … Voilà des activités économiques qui sont en train d’exploser.

Le pouvoir politique est-il assez fort face au pouvoir financier pour imposer une taxe sur le capital au profit de la santé et des biens publics mondiaux ?

C’est fondamental. Faire de la politique aujourd’hui c’est quoi ? Est-ce faire plaisir à des banquiers ou est-ce que c’est améliorer la santé et les conditions géopolitiques du vivre-ensemble ? On ne peut pas continuer avec un milliard et demi de personnes qui gagnent moins de 1,25 dollars par jour et quatre milliards de personnes qui gagnent moins de 8 dollars par jour, c’est impossible ! Aujourd’hui les 89 personnes les plus riches du monde gagnent la même chose que la moitié de l’humanité qui gagne le moins, c’est-à-dire 3,5 milliards d’êtres humains, ça ne peut pas continuer ! Ce capitalisme financier est l’ennemi de l’homme ! Je ne suis pas socialiste, je ne suis pas communiste, je dis que si l’on continue de suivre cette voie-là alors il y aura bien évidemment des conséquences dramatiques à venir dans le XXIème siècle, qu’il y aura 4 à 4,5 milliards d’êtres humains qui se sentiront totalement humiliés. N’oubliez pas qu’un enfant meurt toutes les 3 secondes d’une maladie curable et évitable, diarrhée, pneumopathie, paludisme, qui savent très bien se soigner pour rien ! Ebola, c’est quoi ? C’est l’absence de système de santé primaire dans les pays. Pourquoi ? Parce qu’il y a eu une guerre civile ? Pourquoi ? C’est parce qu’il y a l’extrême pauvreté.

Propos recueillis par Rémy Darras

 

REPERES

Créée en 2006 par la France et le Brésil pour assurer un égal accès aux traitements contre le VIH, le paludisme et la tuberculose, Unitaid soutient des programmes mis en œuvre dans 94 pays, par d’autres acteurs et associations. L’organisation oeuvre en garantissant de gros volumes d’achat aux labos, à faire baisser le prix des médicaments pédiatriques du sida de plus de 80 %. Unitaid tire ses ressources à plus de 60 % du financement solidaire innovant made in France, promu en 2005-2006 par le président Jacques Chirac. Depuis, chaque passager d’un avion décollant de l’Hexagone, quelle que soit la compagnie aérienne, s’acquitte d’une taxe incluse dans le prix de son billet.

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