Péril en la mémoire

DOCUMENTS. 200 témoignages vidéo de rescapés de la Shoah enregistrés par l’historien Léon Abramowicz entre 1987 et 1994 risquent d’être perdus à jamais s’ils ne sont pas numérisés. Rencontre avec Emmanuel Abramowicz qui se bat à travers l’association Mémoire et Documents pour sauver ce fond unique à vocation pédagogique.

 

« Qui êtes-vous et où étiez-vous le 1er septembre 1939 ? » De 1987 à son décès en 1994, l’historien Léon Abramowicz, survivant du ghetto de Varsovie et de Majdanek a posé cette question face caméra à 200 survivants revenus de l’enfer, déportés, résistants, enfants cachés, tous juifs …

C’est contre l’oubli et pour la transmission de cette mémoire que se bat aujourd’hui son fils Emmanuel à qui revient la très lourde tâche de sauver ces centaines d’heures d’histoire enregistrées sur des bandes VHS dont le son et les images pourraient être bien perdus à jamais si rien n’était fait.

« Que vaudront ces faits quand les témoins directs seront tous morts et qu’en sera-t-il dans deux ou trois générations ?»

Pédagogie

Si aujourd’hui, Emmanuel Abramowicz cherche une aide matérielle et financière, en appelle au mécénat, pour préserver ce fond vidéo unique, c’est aussi pour transmettre la mémoire en images aux futures générations en en faisant une plateforme diversifiée à destination des élèves, étudiants, chercheurs, du grand public, des mémoriaux et des télévisions pour que le public soit en ligne directe avec ces témoins vivants.

Pédagogiquement, « il s’agit de mettre des enfants face aux victimes, mettre des pages d’histoire en vidéos ». Car « que vaudront ces faits quand les témoins directs seront tous morts et qu’en sera-t-il dans deux ou trois générations ?» s’interroge et s’inquiète Emmanuel Abramowicz qui a poursuivi quatre ans après l’œuvre de recueil de témoignages de son père. «J’ai peur que l’on ne puisse plus rien matérialiser, que cela devienne du souvenir. Une cérémonie justifiée aujourd’hui le sera-t-elle demain ? Aujourd’hui par exemple la commémoration du Vel d’Hiv n’a plus lieu sur l’emplacement même de la tragédie occupé par une antenne du Ministère de l’Intérieur, l’on change la nature du 11 novembre après la disparition du dernier poilu et l’on remet en cause le 8 mai, etc … Ce sont des déportés qui ont porté plainte contre Dieudonné alors que cela aurait dû être le secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants. Il ne faut pas que l’Etat devienne le premier négationniste de son histoire. Nous sommes conscients du manque d’intérêt du public, aussi nous devons aller au-devant du public pour rendre accessible notre fond car l’on court le risque de n’intéresser que ceux qui s’intéressent déjà à la question ».

Militant de la mémoire

« A partir de 1979, poursuit Emmanuel Abramowicz, mon père a pris conscience du négationnisme, du révisionnisme alors qu’il s’occupait de la réfection des synagogues et des cimetières de Carpentras. Il y a eu les déclarations et les écrits de Faurisson, de Le Pen puis l’attentat contre la synagogue de la Victoire, la profanation du cimetière de Carpentras. Il devenait impératif d’enregistrer ces témoignages ».

Emmanuel Abramowicz, qui se décrit comme un « militant de la mémoire », se souvient de ces rescapés juifs parisiens d’origine polonaise, allemande, tchécoslovaque, qui peuplaient le faubourg Saint-Antoine, notamment la rue des Immeubles-Industriels, Belleville, la rue des Rosiers, qui avaient des métiers manuels dans le textile, peu de qualifications et formaient une communauté de souvenirs et de langues, retrouvant quelques attaches. « Ces gens-là avaient une personnalité extraordinaire, une sagesse incommensurable et une modestie réelle. Je me souviens de ceux qui avaient sauvé des vies et qui ne le disaient pas ».

« Nous pouvons susciter la jeunesse. Nous devons nous éduquer les uns des autres. Je ne voudrais pas être accusé de non-assistance à mémoire en danger »

Ce qu’ils n’avaient jamais dit

Les témoins, Léon Abramowicz qui a été un des premiers à parler de la Shoah à la radio et à la télévision, ne les voulait que face caméra. Des témoignages d’une à quatre heures où les rescapés ont livré une parole qu’ils n’avaient souvent jamais osé délivrer à leurs proches. Ces témoignages offrent une description précise de ce qu’étaient les camps de la mort, les dénonciations, les internements, la déportation, la vie dans les camps au jour le jour, l’alimentation, la santé, le travail, le rapport à la vie, à la mort.

Comment ont-ils été recueillis ? Comment se passait une interview ?

« Nous trouvions un témoin par le bouche-à-oreille, le rencontrions, nous faisions une petite enquête à travers ses amis, sa famille. Souvent le témoin ne voulait pas répondre, il nous disait : « cette histoire est derrière moi, je veux vivre et m’occuper de mes proches, je fais des cauchemars toutes les nuits, ça me suffit, si je réponds à votre interview, je vais pleurer, je vais être triste, je vais penser à tous mes amis morts, pourquoi vous répondrais-je à vous alors que je n’ai jamais répondu à mes enfants ? »».

Alors que reviennent aujourd’hui des démons que l’on croyait à jamais enfouis, Emmanuel Abramowicz lie son travail de mémoire « à toutes les mémoires en danger », aux génocides rwandais, cambodgien. « Nous pouvons susciter la jeunesse. Nous devons nous éduquer les uns des autres. Je ne voudrais pas être accusé de non-assistance à mémoire en danger ».

Rémy Darras

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