INTERVIEW. S’intéressant aux innovations technologiques répondant à l’architecture éco responsable, l’architecte Behrang Fakharian évoque pour Dialogues des Continents le regain d’intérêts du matériau terre dans les constructions actuelles.

La terre crue est utilisée dans la construction depuis des temps très anciens et est aujourd’hui encore un des matériaux les plus répandus. En effet, même si l’industrialisation et l’arrivée de nouveaux matériaux (acier, béton, etc.) ont fortement contribué au siècle dernier, à réduire la construction en terre, environ un tiers de la population mondiale vit encore dans ce type d’habitat. Malgré son regain d’intérêt, son développement reste pourtant difficile à satisfaire pour des raisons qui tiennent au manque de réglementation autant qu’à la perte des savoir-faire entourant sa mise en œuvre.

BEHRANG

Behrang Fakharian est architecte et docteur en urbanisme et aménagement de l’espace. Il est enseignant à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble et à l’Ecole Spéciale d’Architecture de Paris. DR

DIALOGUES DES CONTINENTS : Où construit-on en terre ?
BEHRANG FAKHARIAN : La terre est un matériau de construction universel. On l’utilise depuis les époques les plus lointaines même s’il garde une dimension intemporelle. Pour mieux comprendre la diffusion de la construction en terre, nous pouvons nous référer à l’ Atlas of vernacular architecture of the world (2007) publié par Paul Oliver, un des plus grands chercheurs, depuis les années 70, dans le domaine de l’architecture vernaculaire. Ses travaux permettent de comprendre le rapport entre géographies, savoir-faire et sociétés.

Quelle est la portée des recherches actuelles (colloques, expérimentations, etc.) sur la construction en terre auprès des habitants, architectes, ou acteurs politiques ?
Les bâtiments en terre crue ont un bilan carbone très favorable pour les gens qui s’intéressent à la construction écologique. Cependant, la terre doit être revalorisée pour que les acteurs politiques, promoteurs, etc. comprennent l’intérêt de l’utiliser comme un matériau performant répondant à des enjeux environnementaux.

Quels sont les atouts de ce matériau ?
On parle principalement de la dimension économique de la terre, de ses propriétés thermiques et énergétiques (les murs en terre crue offrent une bonne inertie thermique), de sa valeur culturelle, de la valorisation du patrimoine, des techniques de préservation du bâti existant en terre ou des progrès technologiques (ses caractéristiques statiques et sa durabilité contre les éléments naturels nuisibles).

« Bien sûr, la terre peut être une alternative très intéressante pour répondre à la demande croissante de construction éco-responsable ».

A quand peut on estimer la récente prise de conscience des acteurs de la construction dans ce domaine ?
Nous pouvons situer un vrai regain d’intérêt du matériau au début des années 80, avec la création de CRAterre en 1979 au sein de l’école d’architecture de Grenoble, un des centres les plus actifs aujourd’hui, grâce notamment, à l’engagement de Hubert Guillaud. L’exposition organisée par Jean Dethier en 1980 au centre Pompidou, a également permis au grand public de découvrir les grandes possibilités de ce matériau millénaire.

On assiste aujourd’hui à un durcissement des règlementations pour favoriser la construction écologique. Pensez-vous que la terre puisse réellement relever ce défi ?
Bien sûr, la terre peut être une alternative très intéressante pour répondre à la demande croissante de construction éco-responsable. Son bilan écologique est très favorable. C’est un matériau local et disponible. Sa mise en œuvre est facile. Ses propriétés climatiques, notamment en ce qui concerne l’inertie thermique du bâtiment, sont très performantes. Les bâtiments en terre fonctionnent effectivement comme des « régulateurs » thermiques. Ils stockent la chaleur ou la fraîcheur et les restituent au fur et à mesure que la température de l’air ambiant change.
Toutes ces qualités du matériau terre peuvent nous faire espérer qu’il puisse être plus largement utilisé dans nos constructions contemporaines.

Logements collectifs en terre crue, L’sle-d’Abeau. (Droits Olivier Le Gall)

Logements collectifs en terre crue, L’Isle-d’Abeau, France. (Droits Olivier Le Gall)

« Depuis les temps, depuis que l’homme existe, la terre a toujours été utilisée […] nous rejetons ce matériau car soit disant c’est un matériau utilisé par les pauvres » (Diebédo Francis Kéré, interview du 22.09.2014). Comment réagissez-vous à ses propos ?
Certains architectes ont essayé de revitaliser la terre dans les nouvelles constructions. Hassan Fathi, architecte égyptien, a, dans les années 50-70, beaucoup travaillé pour la construction de logements économiques. Profitant du fait que la terre soit un matériau largement disponible en Egypte, il a tenté de sauvegarder les savoir-faire ancestraux pour des habitats destinés aux paysans. La voute nubienne utilisée dans ce cadre, est une technique de construction sans échafaudage, permettant un processus de construction participative.
Aujourd’hui la terre est utilisée dans un certain nombre de projets aux contextes socio-économiques différents. Nous voyons notamment son application pour les projets à faible coût (Handmade school de l’architecte Anna Heringer au Bangladesh). Mais on peut trouver aussi les réalisations intéressants de projets prestigieux et expérimentaux (par exemple les nombreuses maisons de Rick Joy en Arizona, ou certains des projets de Roger Boltshauser en Suisse).L’application de terre dans les projets destinés à la classe moyenne est moins présente, assez limitée. Cependant, un exemple intéressant et remarquable est la réalisation des logements collectifs situés dans la ville nouvelle de l’Isle-d’Abeau à 30 kilomètres de Lyon ; mais, il faut noter qu’il n’est pas toujours facile de proposer la terre aux maîtres d’ouvrage.Dans certains pays la construction en terre est surtout rejetée par les populations pauvres qui aimeraient plutôt appliquer les matériaux les plus sophistiqués dans leurs constructions, comme un symbole de progrès.

L’on évoque souvent la fragilité de ce type d’habitats face aux risques naturels (séismes entre autres), la recherche a-t-elle progressé dans ce domaine?
Nous avons bien avancé dans les recherches relatives à la résistance de la terre contre les risques naturels comme les séismes, l’humidité, etc. Plusieurs centres de recherche sur la construction en terre ont notamment développé des solutions intéressantes comme l’utilisation de géotextiles dans les régions sismiques (travaux de recherche de l’ingénieur péruvien Marcial Blondet au sein de l’école d’architecture de Lima). Ou bien encore la méthode innovante d’Alker (composition de terre, de chaux et de gypse) pour renforcer les constructions en terre dans le projet de réhabilitation de Kureken à Anatolie en Turquie.

« Les progrès scientifiques ainsi que les expérimentations architecturales et constructives d’aujourd’hui nous montrent que la terre reste toujours un matériau porteur d’innovation pour l’habitat de demain ».

On pense à la terre pour les pays chauds et méditerranéens, peut-on imaginer la démocratisation du matériau dans des pays aux climats tempérés voire froids ?
La terre est présente partout. Peut-être l’image générale de l’architecture de terre nous rappelle-t-elle les pays arides, tropicaux et méditerranéens. MAIS les constructions en terre sont très répandues dans les climats tempérés, montagnards et froids également. La terre est appliquée dans chaque région en fonction des différents contextes architecturaux et techniques. Par exemple, dans les pays tempérés d’Europe ou d’Asie, la terre a été fortement utilisée, comme le torchis dans l’ossature bois; ou dans les pays nordiques sur les toitures des cabanes anciennes. On peut d’ailleurs cartographier les techniques – par rapport aux régions mais aussi par rapport au temps de leurs applications. Par exemple, en ce qui concerne l’architecture populaire, certains habitants-constructeurs ou maçons utilisent aujourd’hui les savoir-faire locaux (bauge, adobe, pisé) dans leurs agglomérations respectives en Asie, au Proche ou Moyen Orient, en Afrique, en Amérique Latine ou même en Europe.
Les progrès scientifiques ainsi que les expérimentations architecturales et constructives d’aujourd’hui nous montrent que la terre reste toujours un matériau porteur d’innovation pour l’habitat de demain.

Propos recueillis par Marc Hymans

 

POUR EN SAVOIR PLUS

http://craterre.org/

http://www.kerearchitecture.com/

http://www.anna-heringer.com/

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