Jean-Hubert Nankam : « L’enjeu, c’est la capacité à produire »

INTERVIEW. Directeur général de Martika Production, consultant auprès de la chaîne A+, le producteur camerounais Jean-Hubert Nankam est le cofondateur de Diffa (Distribution des Films et Fiction Africains), une plateforme de promotion et de distribution des programmes africains lancée il y a 3 ans qui regroupe 26 producteurs de 14 pays différents autour d’un catalogue de 500 heures de programmes. Quelques jours avant le Discop de Johannesburg, il nous décrit les défis économiques qui attendent les producteurs en Afrique francophone alors que l’offre audiovisuelle va s’étendre avec l’arrivée des chaînes de la TNT.

 

DIALOGUES DES CONTINENTS : A quoi ressemblent les relations entre producteurs et diffuseurs en Afrique francophone ?
JEAN-HUBERT NANKAM : Jusqu’à une période récente, les producteurs se limitaient aux frontières de leur territoire, cela faisait des succès sur un seul pays alors que l’on avait des histoires qui pouvaient intéresser des télévisions soit à l’échelle de la sous-région soit au niveau panafricain. Ils avaient des difficultés à présenter ces programmes, d’une part du fait de problèmes financiers, d’autre part faute de réseau. Ils n’ont donc pas pu se développer comme ils auraient pu car il y avait justement un chaînon manquant entre le producteur et le diffuseur, rôle qui revient au distributeur …

« Jusqu’à une période récente, les producteurs se limitaient aux frontières de leur territoire, cela faisait des succès sur un seul pays alors que l’on avait des histoires qui pouvaient intéresser des télévisions soit à l’échelle de la sous-région soit au niveau panafricain ».

Comment parvient-on à constituer une offre audiovisuelle ?
Vous savez que dans l’espace francophone, l’offre n’est pas inexistante, mais elle n’est pas assez importante, elle va commencer seulement à pouvoir se développer. Sur les quelques chaînes de télévision, vous vous rendez compte qu’il n’y a qu’une poignée de programmes qui circulent. Sur les chaînes des pays francophones, vous avez de plus en plus de programmes doublés venant de la zone anglophone, donc il y a un vrai challenge pour nous à multiplier les capacités de production, voir ces œuvres distribuées au maximum, car c’est par là que passe la rentabilité économique. C’est la visibilité qui donne de la crédibilité à une marque. Quand la marque est de plus en plus crédible parce que le programme circule, elle intéresse très rapidement les partenaires à la base. Il y a en Côte d’Ivoire des banques qui ne croient pas pour l’instant assez en nous, des fonds publics qui ont du mal à accorder des aides même si le dossier est très bien ficelé, car se pose la question de savoir si c’est une affaire rentable … Cela va changer.

Vous avez justement cofondé la plateforme Diffa pour pallier à ces difficultés, comment travaillez-vous avec ces différents acteurs de l’audiovisuel ?
A mon niveau, je suis au cœur d’un réseau d’échanges de différents producteurs. Je partage les informations qui permettent à mes collègues de se développer. On peut travailler ensemble. Je pense ainsi faire venir pour une série en Côte d’Ivoire un réalisateur sénégalais et une réalisatrice du Burkina Faso avec un programme décliné dans une dimension panafricaine qui sera une coréalisation sénégalaise et burkinabé. Depuis 1994 avec Martika, je produis des programmes de flux (documentaires, émissions de débats), je suis rentré dans la fiction il y a 7 ans en produisant la série Class’A. A+ met de l’argent, ainsi que ma société de production Martika dans la deuxième série qui sera une coproduction entre Martika et la télévision ivoirienne.

Arrive-t-on pour autant à assurer la pérennité économique d’une offre audiovisuelle ?
Ce métier sera rentable quand des distributeurs par exemple comme Diffa viendront combler ce manque dont je parlais. Cela donnera une vue à long terme au producteur, lui permettant de terminer une saison, de s’atteler à la saison suivante ou à la fiction suivante, de donner à une œuvre un distributeur qui lui renvoie tout de suite les recettes en lui assurant une stabilité financière. Que je puisse recevoir tous les vœux des diffuseurs tous les mois et non tous les ans, car je dois payer les acteurs, les techniciens. Si je ne peux pas les payer, je ne peux pas me mettre à l’écriture … Diffa a la dimension qui permet de s’occuper des ventes, de la distribution et pour le producteur de pouvoir se lancer sur 5 séries. Parce qu’il fallait jusqu’à présent vendre après chaque série. Il faut un an pour rentabiliser une œuvre. Six mois, c’est le temps de maturité d’une nouvelle saison. Ce n’est pas un désaveu pour un producteur de donner son bébé à un autre producteur.

« La TNT apporte aux producteurs des acheteurs. Chaque télévision aura besoin de remplir sa grille de programmes. L’enjeu se trouve dans la capacité à produire »

Comment le marché audiovisuel en Afrique Francophone se structure-t-il aujourd’hui au moment de l’arrivée de la télévision numérique terrestre ?
Il y aura un peu plus de diffuseurs qu’il n’y en a aujourd’hui. Cela nous sortira des tête-à-tête avec des diffuseurs exclusifs qui nous empêchaient de négocier. Dans l’environnement de la TNT, le fait d’avoir plusieurs acheteurs rendra le producteur plus attirant. J’aurais la possibilité de définir le modèle économique de ma vente. La TNT apporte aux producteurs des acheteurs. Chaque télévision aura besoin de remplir sa grille de programmes. L’enjeu se trouve dans la capacité à produire. Le producteur a une opportunité de mieux s’exprimer et de sortir des produits qui intéresseront une diversité de clients. Je suis convaincu que le pouvoir sera aux fournisseurs de contenus et non aux diffuseurs.

Cela veut dire de nouveaux formats …
L’enjeu de la TNT c’est de pouvoir créer un concept qui aura une mission marketing car dès le départ, l’on sait que l’on s’intéresse à une cible précise. Bien définir des concepts, cela permettra de bien les vendre à un sponsor. Cela aura un sens d’ouvrir des émissions avec des sujets de 7 à 13 minutes sur des thèmes informatifs essentiels. Je suis par exemple en train de monter « Mon animal et moi » qui traitera de la cohabitation en Afrique entre êtres humains et animaux et qui permettra de mieux comprendre la psychologie de l’animal et sa place sur un continent qui s’urbanise. Si je n’ai que 1000 téléspectateurs qui me suivent, cela sera suffisant, j’aurais défini ma cible.

« Quand on aura diffusé nos programmes dans la sous-région, il faudra se préparer à les diffuser dans l’espace anglophone ».

Le Discop s’est tenu début juin à Abidjan. Comment s’inscrit-il dans l’émergence du marché audiovisuel de l’Afrique francophone ?
Le Discop est une opportunité de rencontres entre producteurs et acheteurs qui s’est beaucoup développé ces dernières années. Je rappellerai que c’est dans l’espace francophone que le premier Discop a eu lieu à Dakar en 2008 avant le Kenya, le Ghana et Johannesburg. Il y a 90% d’opérateurs anglophones, il faut dire que c’est un environnement beaucoup plus structuré que le nôtre. Ils viennent avec un budget d’achat, considérant qu’une œuvre a une valeur et que l’on doit payer pour l’avoir. Il s’est développé la vision que le Discop présent en Afrique du Sud doit avoir une vision panafricaine, cela recouvre donc les deux zones. Le Discop à Abidjan répond à une initiative de 2014 durant laquelle 50 producteurs ont répondu à l’invitation officielle en novembre dernier montrant qu’il y a un vrai potentiel très diversifié à développer. Certains producteurs francophones n’iront pas rencontrer d’autres opérateurs en Afrique du Sud. D’autre part si les anglophones ne se contentaient de rester qu’à Johannesburg, ils n’accompagnaient pas cette nouvelle dynamique dans l’espace francophone. Par ailleurs, on s’est rendu compte qu’il n’y a pas assez de contenus francophones. L’objectif est d’installer un rendez-vous permanent francophone en juin à côté du Discop Johannesburg en novembre. Pour nous francophones, l’enjeu est de se coller à un événement avec une forte présence anglophone. Leur démarche est un peu plus structurée, nous devons développer la nôtre. Cette relation entre les deux zones permettra d’atteindre un premier niveau de développement. Quand on aura diffusé nos programmes dans la sous-région, il faudra se préparer à les diffuser dans l’espace anglophone. Ces rendez-vous permettent aux producteurs de mieux préparer leurs dossiers pour aller sur le marché. Des acteurs sénégalais n’ont par exemple jamais discuté avec leurs homologues ivoiriens.

Cela donnera-t-il une plus grande primauté aux programmes francophones sur les antennes ?
Il y a un risque que l’on retrouve d’abord beaucoup de programmes anglophones doublés en français le temps que les francophones s’y mettent. Dès que le signal est lancé, il ne peut y avoir de noir à l’antenne, les grilles doivent être remplies. Pour ma part, je prépare des programmes, je suis convaincu que tout le monde fait comme moi. Chaque producteur doit concevoir une multiplicité des programmes. Il faut produire davantage et en nombre, car il y aura beaucoup plus d’acheteurs.

La diffusion en dehors du continent africain permettra au modèle économique d’être un peu plus rentable

Diffa vient de signer un accord de joint-venture avec le groupe Lagardère Entertainment, cela vous permettra-t-il de bénéficier de moyens techniques et financiers supplémentaires ?
On a beau avoir la plus belle idée du monde, il faut des moyens techniques et financiers. Il s’avère que nous ne sommes pas assez bien formés. L’avenir à l’horizon 2015-2016 signera la reconnaissance de notre métier : on aura des entreprises avec des salariés, des techniciens formés, la formation est un volet crucial de notre démarche. Le partenariat avec le groupe Lagardère qui est en train d’être mis en place répond à ce besoin de se renforcer pour être mieux à-même d’accompagner les producteurs africains et de manière plus ambitieuse. Notre allons accompagner les diffuseurs sur un maximum de producteurs francophones, j’en suis un, sur un maximum de formats possibles, et développer des créations. On aurait pu continuer pendant des années sans rien de structurant pour tout ce que nous avons mis en place.

Envisagez-vous de porter votre attention à l’avenir sur la diffusion des programmes africains au-delà du continent ?
C’est notre objectif. La diffusion en dehors du continent africain permettra au modèle économique d’être un peu plus rentable. Cependant la question de la qualité doit être réglée.

Quelles sont ces exigences ?
On doit être conscient qu’il faut mieux produire. On peut sortir 10 à 20 scénarios en une journée, ce ne sont pas les idées qui manquent. Il faut structurer nos idées, mieux écrire les récits, les dialogues, mieux séquencer. Il y a des règles de l’art à ne pas négliger. Je sors d’un an d’échanges avec A+ qui a rejeté le dossier de ma future série 4 fois car la « bible » était mal conçue, c’est le principe d’une collaboration franche ! Il faut partager des idées. Il faut beaucoup de success stories pour que le producteur soit pris en compte et que des partenaires y croient. Ce métier doit devenir une industrie. Donnez-nous un peu de temps, vous aurez de belles surprises !

 

Propos recueillis par Rémy Darras

Leave a Reply