Henri Dauman, un angle d’Amérique

EVENEMENT. Déambulation avec le photographe Henri Dauman au Palais d’Iéna dans l’exposition qui lui est consacrée, « The Manhattan Darkroom », durant un mois autour de ses clichés parus dans Life, Newsweek et le New York Times Magazine, reflets des évolutions et des contradictions de la société américaine d’après-guerre.


Présentant ses clichés lors du vernissage de l’exposition qui lui est consacrée pendant un mois dans le superbe Palais d’Iéna à Paris, Henry Dauman confie : « Je me souviens de mon premier voyage dans le sud des Etats-Unis, moi le petit frenchy, j’étais regardé comme si j’arrivais de Jupiter, c’était l’époque où il y avait le problème des droits civiques, le chômage, les premières manifs féministes … ».
Henri Dauman, c’est l’histoire d’un photographe né à Montmartre caché sous Vichy qui émigre dans les années 50 à New York embarquant à bord du paquebot Liberté et qui propose ses reportages aux navires amiraux de la grande presse américaine que sont alors Life, Newsweek, The New York Times Magazine …

Apogée du photojournalisme
Life est à l’apogée, avec 8,5 millions d’exemplaires écoulés à l’époque. Ces magazines sont alors les principaux vecteurs d’images, de rêves d’une société en mutation. La fin d’un monde, le début d’une ère nouvelle. La télévision commence à habiter les foyers, le journal ne tutoiera plus jamais ces sommets.

Henri Dauman développe ses photos à partir d’une chambre noire qu’il installe dans une partie de sa cuisine. Un objectif qui parcourt l’histoire en train de se faire, à deux blocks d’ici comme au bout du monde, dans le métro, sur les toits des buildings, ou sur les plateaux de cinéma, les rings de boxe. La bourgeoisie new yorkaise, la jeunesse dorée, les stars de cinéma, la lutte pour les droits civiques des noirs, les premières manifs pour l’avortement, la jeunesse rebelle des campus, la guerre froide, du Vietnam, les premières campagnes électorales, les supermarchés, la société du spectacle, le rêve américain et ses icones, avec son appareil photo, Henri Dauman a saisi ces instants, ces scènes, ces regards qui ont fini par forger une histoire et notre imaginaire.

Tournant de la société américaine
Une Amérique de l’après-guerre à son tournant et dans ses tourments qui rentre de plain-pied dans la société de consommation de masse, le star system, la communication moderne phénomènes que la télévision viendra couronner. « Il était là au bon moment et a su capter l’énergie du moment présent pour faire ressentir la mutation de la ville, le New York des années 70, et comment cette énergie a été transformée en marchandises » explique le commissaire de l’expo François Cheval.

Pour Gilles Platret, maire de Châlons-en-Champagne dont le musée Nicéphore Niépce a prêté son précieux concours au tirage des photos : « C’est l’instantané d’une société américaine qui change du tout au tout qu’a photographié Dauman ».

Et de parcourir les différentes photos avec les explications de leur auteur et sa série de clichés sur les banderoles de manifestants pro et anti-castristes, des employés du MoMa, la visite de Khrouchtchev à Copenhague, le black-out électrique géant dans la grosse pomme, les obsèques de Kennedy, une Amérique dont le casting se compose de Marilyn, des Bee Gees, Pete Seeger, Groucho Marx avec son caddy … Il a bien fallu faire le tri et choisir 170 photos originales ou restaurées, parmi celles qui parfois sur un même sujet n’avaient pas pu être publiées. « On ne peut pas être un bon photographe si on n’aime pas la vie, laisse échapper Jean-Paul Delevoye, président du Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE), maître des lieux, pour qui, les politiques ne font jamais attention à ce qu’exprime un regard artistique et à ce qu’à travers la photo et la musique il dit de la société, de ses espérances et interrogations ».

 


Vivacité du regard

Le célèbre couturier Pierre Cardin est également très enthousiaste : « c’est l’exposition d’un photographe que j’ai apprécié, qui fait partie de ma génération, j’ai connu Cartier-Bresson, Dauman a beaucoup de talent, valeur qui existe par elle-même, cela demande toute une éducation pour apprendre à voir autrement ».

La galeriste parisienne d’origine américaine Janet Greenberg qui a été elle-même modèle pour des peintres « se rappelle très bien de ces photos très spectaculaires dans Life et dans Paris-Match de l’époque que les autres n’avaient pas. C’était un regard d’actualité auquel il apportait du recul. Tous ces événements ont changé le monde. Je suis frappé par la qualité des tirages argentiques et par la clarté du noir et blanc, par la vivacité de ces regards, ce fut le début de la modernité dans la photo. A cause d’internet, tout le monde se croit aujourd’hui photographe ou artiste, l’œuvre d’art est l’œuvre de l’âme d’un artiste ».

Alors que le numérique a complètement bouleversé le monde de l’information et de l’image, un regard sur la société comme celui de Dauman serait-il possible aujourd’hui alors que tout le monde est aujourd’hui un peu photographe avec son téléphone ?

Scrutant les photos, l’ancien directeur du Point Franz-Olivier Giesbert est plutôt sceptique : « c’est là qu’on voit que c’est un métier, un photographe est un journaliste, un artiste, je suis convaincu qu’on pourra toujours avoir ce regard si les photographes professionnels ne disparaissent pas ».

Rémy Darras

 

 

 


HENRI DAUMAN, THE MANHATTAN DARKROOM

Exposition du 4 novembre au 4 décembre 2014
Palais d’Iéna, Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE)
9. place d’Iéna
75016 Paris
Entrée libre de 10 h à 18 h tous les jours, de 12 h à 18 h le dimanche,
nocturne le jeudi jusqu’à 21 h.

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