Dr Louis Albrand : « Le vaccin contre Ebola verra le jour en 2015 »

INTERVIEW. Médecin humanitaire, médecin-colonel de réserve, ancien conseiller ministériel, le Dr Louis Albrand dresse pour « Dialogues des Continents » un tableau médical, sanitaire et économique sur la pandémie qui touche actuellement le continent africain et fait un état des lieux des recherches en matière de vaccins.


DIALOGUES DES CONTINENTS : Comment expliquer la résurgence du virus Ebola ces derniers mois ?
DR LOUIS ALBRAND : Le virus dit « Ebola Zaïre » serait passé de la Guinée en Sierra Leone transporté par des patients venus consulter une guérisseuse, il se serait ensuite répandu à partir de ce petit foyer jusqu’au Liberia, dans lequel la situation est aujourd’hui la plus grave. Au début, les premiers touchés furent le personnel hospitalier avec un taux de mortalité de 80%. Une des particularités de l’épidémie de 2014 est qu’elle touche les zones urbaines alors que précédemmentil s’agissait des zones rurales, des forêts. L’OMS prévoit de manière pessimiste 20 000 morts.

Quel est à ce jour le bilan des victimes ?
Aujourd’hui, pour l’ensemble Guinée-Liberia-Sierra Leone-Nigeria-RDC, on s’accorde sur un bilan de 2500 morts et d’environ 5000 cas déclarés. En effet, ces pays manquent de services de soins intensifs de réanimation. De nombreux experts s’accordent à dire qu’une telle épidémie dans des pays bénéficiant d’une médecine de pointe comme en Europe ou aux Etats-Unis n’auraient pas un taux de mortalité supérieur à 10%.

« En 1976, c’est un jeune médecin microbiologiste belge qui reçoit dans un laboratoire des échantillons sanguins d’une malade atteinte de fièvre hémorragique ».

L’action médicale a-t-elle été efficace dès le départ ?
D’abord, l’opinion internationale n’a pas été assez rapidement alertée. Peu d’ONG ont pu se rendre sur place mis à part Médecins Sans Frontières ainsi que l’UNICEF. Par ailleurs, que des compagnies aériennes aient fermé leurs vols vers Monrovia est un facteur aggravant parce qu’il y a un danger de mise en quarantaine de ces pays. Au Nigeria, le président Goodluck Jonathan a déclaré l’état d’urgence. De même la Guinée a annoncé la fermeture des frontières avec le Liberia et la Sierra Leone. On peut penser que le plan décidé le 15 septembre dernier par le président Obama d’envoyer 3000 intervenants américains (militaires) portera ses fruits. En France, l’Etablissement Public de Réponse aux besoins sanitaires, EPRUS, a envoyé quelques experts et a lancé un plan de formation de ses réservistes pour des missions futures.

Comment vivent les populations ?
Il se trouve que les malades et le personnel vont de moins en moins à l’hôpital par peur de la contagion, le Liberia a décrété un couvre-feu de quelques jours inefficace, les infrastructures hospitalières sont hélas délabrées. Ceci explique le taux important de mortalité. Les populations sont affolées, il y a des rumeurs qui circulent d’une théorie du complot des occidentaux qui vont parfois jusqu’à des attaques contre les locaux d’ONG. Les conséquences économiques de l’épidémie dans ces pays commencent à se faire sentir, le prix du manioc a ainsi augmenté de 150%.

Pourriez-vous nous rappeler comment a été initialement découvert le virus ?
En 1976, c’est un jeune médecin microbiologiste belge qui reçoit dans un laboratoire des échantillons sanguins d’une malade atteinte de fièvre hémorragique. Il pense d’abord à la fièvre jaune mais découvre avec stupéfaction qu’il s’agit d’un nouveau virus nommé Ebola, car les premiers malades habitent en bordure de ce fleuve du Congo. Très vite, les épidémiologistes se rendent sur place et leurs études concluent à un réservoir animal, chimpanzé, chèvres, antilopes, chauves-souris.

Comment se propage-t-il ?
La propagation interhumaine se fait par tous les fluides corporels : sueur, sperme, salive, urines éternuement, blessures cutanées, muqueuses ainsi que les matières fécales hautement contagieuses. La maladie reste très localisée, reste « quiescente » de nombreuses années. Par ailleurs les cadavres constituent des bombes bactériologiques. Des études poussées montrent que depuis 1976 le virus aurait muté plus de 300 fois. Ce qui laisse présager des difficultés pour la mise au point de vaccins.

Que provoque-t-il ?
Pour rentrer dans la cellule le virus utilise la protéine TIM-1 qui se trouve dans la cellule cutanée se multiplie et ressort de la cellule dans ce voyage, il détruira essentiellement le foie, les reins, provoquant de graves hémorragies dans un contexte de fièvres, vomissements, diarrhées sanglantes. Vers le onzième jour, de graves dommages cérébraux entraînent la mort dans un contexte de convulsions et d’hémorragies internes.

Y-a-t-il des manières de se prémunir contre le virus ?
Il ne suffit pas d’envoyer du matériel médical mais aussi de faire un grand travail d’information pour encourager les comportements utiles à la lutte contre la maladie : par exemple utiliser les réseaux de chefs locaux, une prévention dans les familles touchées par la maladie, il faudrait une meilleure détection des cas, une hospitalisation rapide.

« Dans l’urgence, il semble donc qu’il faille aider au maximum les pays concernés sur le plan économique et financier et améliorer leur équipement sur le plan hospitalier ».

Quelles sont aujourd’hui les priorités à mettre en œuvre ?
Dans l’urgence, il semble donc qu’il faille aider au maximum les pays concernés sur le plan économique et financier et améliorer leur équipement sur le plan hospitalier. Diriger vers ces pays à l’économie fragile et qui sortent parfois d’années de guerre civile du personnel médical pour assurer soins et formations, aider les laboratoires de recherche afin d’accélérer la mise au point d’un vaccin. Après le temps des rencontres et des planifications semble venu le temps d’une action concertée, efficace sur le terrain. En France, un organisme comme l’EPRUS avec ses nombreux réservistes sanitaires dont beaucoup de médecins retraités disponibles pourraient apporter leur pierre de façon très efficace à cette mission. Le président Hollande a décidé cette semaine la mise en place d’un hôpital militaire français en Guinée. Là aussi des médecins réservistes pourraient être mobilisés.

Des vaccins sont-ils en préparation ?
Oui, deux vaccins sont en préparation et commencent même à être appliqués, notamment le vaccin Z Mapp fabriqué par une société de San Diego. Par ailleurs, un traitement à base de sérum (sang de malade guéri) a donné un début de résultat mais ce traitement nécessite des banques de sang fiable afin de ne pas transmettre d’autres virus ou de provoquer des accidents du type « sang contaminé ». De plus il existe trois médicaments antiviraux dont le « Favipiravir » fabriqué au Japon, ces médicaments ne sont hélas pas toujours disponibles. La multinationale britannique GSK travaille sur des tests intéressants. Néanmoins l’OMS, qui n’exclut pas que la contagion puisse se déplacer hors des frontières africaines. Il est probable qu’en 2015 un vaccin sera mis au point. Pour ce qui est des anti-viraux, il faudra atteindre la fin 2014 pour connaître vraiment l’efficacité de ces nouvelles thérapies. Un comité d’experts en bioéthique et en médecine devra trancher pour savoir s’il est licite d’employer un médicament expérimental devant l’émergence d’une maladie avec un haut niveau de mortalité ? A ce jour, seule la thérapie à base d’anticorps fabriqués artificiellement (dits « monoclonaux ») semble pouvoir être appliquée à large échelle. La mobilisation internationale des politiques et des médecins permettra de maîtriser cette pandémie.

Propos recueillis par Jean-Alexis Georges

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