Les difficultés, restrictions et coûts des voyages en Afrique pour les africains

Par Ciku Kimeria et Francine Ndong

 

TRIBUNE. En dépit de la croissance économique observée sur le continent africain ces dernières années, se déplacer d’un pays à un autre reste un dilemme 

La Banque Africaine de Développement (BAD) a récemment publié le premier rapport évaluant la facilité pour les africains de visiter d’autres pays sur leur continent. A mon avis, la publication de ce rapport est plus qu’opportune. Je suis citoyenne kenyane. A l’époque de cette publication, je me trouvais en Côte-d’Ivoire, essayant de faire face aux nombreux obstacles et contraintes qui se dressaient dans ma quête de visas. J’avais pour ambition d’effectuer un voyage de découvertes partant d’Abidjan à Bobo et Ouagadougou au Burkina Faso, pour ensuite aller à Lomé au Togo, puis à Cotonou et Ouidah au Bénin et enfin, revenir vers Abidjan avant de pouvoir retrouver mon Kenya natal.

Ciku Kimeria et Francine Ndong travaillent chez Dalberg Global Development Advisors au bureau de Dakar. Dalberg est un cabinet de conseil stratégique qui traite des enjeux de développement au niveau mondial.

Je ne saurais expliquer les regards incrédules des agents consulaires lorsque j’annonçais que le but de mes visites était purement touristique. Je ne venais rendre visite ni à des amis, ni à des parents, ni à ma famille. Passé ce cap, il fallait ensuite fournir à ces agents mes réservations d’hôtels dans le cas où je ne serais pas en mesure de fournir des documents provenant des personnes qui m’hébergeraient.

Ciku Kimeria est écrivain, d’origine Kenyane, auteur du roman « Of goats and poisoned oranges », consultante en développement, aventurière et bloggeuse (www.thekenyanexploxer.com). Elle occupe actuellement le poste de « Africa Regional Communication Manager » au sein de Dalberg, un cabinet de conseil en stratégie spécialisé dans le développement.

À ce stade, j’avais envie de leur dire que dans ce cas, mon « hôte imaginaire » devrait non seulement m’envoyer une lettre d’invitation et une preuve de sa résidence dans le pays mais également que tous ces documents devraient être signés et tamponnés par un haut -responsable de la police de ce pays. Intérieurement, je me questionnais. « Faire des réservations d’hôtels ? Je voyage en bus, comment devrais-je m’y prendre pour connaitre de manière exacte mes dates d’arrivée dans ces villes, le temps de mes séjours, etc. » Je n’ai finalement pas mentionné que je comptais faire du « couchsurf » dans les différentes villes – pratique consistant à se faire héberger gratuitement par de parfaits inconnus grâce à une plateforme internet. Je me suis vite rendu compte qu’en Afrique, un voyage ne peut se faire dans la spontanéité et le hasard. Tous les aspects du voyage doivent être prévus longtemps à l’avance.

J’ai voyagé dans 42 pays à travers le monde, dont 16 en Afrique. Je peux officieusement prétendre être une experte en termes de recherche de visa. Ce qui me surprend le plus, c’est qu’ayant finalement compris et assimilé que je serais toujours traitée suspicieusement lors de mes voyages hors du continent, je sois quand même confrontée aux mêmes défis sur le continent. Ces challenges s’avèrent encore plus exacerbés lorsque je ne voyage que par pure envie et non pas comme réfugié politique ou encore pour des raisons économiques. Il faut avouer qu’être une jeune femme africaine célibataire ne joue pas en ma faveur. Cette tranche de la société est considérée comme portant de grands risques de fuite une fois dans le pays de destination. Malgré toutes ces suspicions perçues hors du continent, je continuais de penser que mes voyages en Afrique seraient beaucoup plus simples.

Francine Ndong est consultante au sein du cabinet Dalberg au bureau de Dakar. Egalement passionnée d’écriture, elle en a fait son passe-temps favori.

Je me disais donc que les pays d’Afrique m’accueilleraient à bras ouverts et je m’exprimais en ces termes : « Nous avons une grande confiance les uns envers les autres même si le monde ne nous fait pas confiance ». Je n’aime pas l’admettre, mais en réalité, voyager à l’intérieur du continent africain, n’est pas plus simple pour un africain. La BAD confirme mes propos : « Les Nord-Américains ont un accès plus facile au continent africain que les africains eux-mêmes ».

Bien que les restrictions quant à l’obtention du visa et la fourniture de la documentation y afférent soient importantes, je me concentrerai sur les facteurs qui pousseraient un africain de classe moyenne à envisager d’aller en vacances à Dubaï, Londres ou Paris, plutôt que de porter son premier choix sur un pays africain. Cette situation représente une grande perte pour le continent et prouve que de manière collective, nous ne profitons pas de « Africa rising »/« eveil de l’Afrique» si une grande part des dépenses touristiques ne bénéficient pas au continent.

Le coût des visas

Mon expérience des voyages à l’étranger m’a permis de noter que les frais de visas dans certains pays africains sont incroyablement élevés. Un visa à multiples entrées d’un mois en Côte-d’Ivoire coûte 125 dollars à un Kenyan. Mes visas pour le Burkina Faso, le Togo et le Bénin m’ont couté entre 65 et 120 dollars chacun, pour un mois (entrée unique dans certains cas).

La durée des visas

La plupart des pays d’Afrique ne sont pour le moment prêts qu’à offrir des visas à entrée unique d’une durée d’un mois pour les visiteurs africains (un visa à entrées multiples pour la même durée étant presque deux fois plus cher). Compte tenu de tous les obstacles à franchir pour obtenir certains de ces visas africains, le moins que l’on puisse espérer est de ne pas avoir à reprendre le même processus, chaque fois que l’on se rend de nouveau dans le même pays.

« C’est le paradoxe de l’œuf et de la poule. Peut-être que les institutions sont telles qu’elles, parce qu’il n’y a pas assez de voyages au sein du continent ; ou peut-être qu’il y a très peu de voyages inter-pays en Afrique, du fait de toutes ces restrictions »

L’ambiguïté du processus d’obtention de visas

Recherchez sur Google les coordonnées d’une ambassade de n’importe quel pays africain que vous souhaiteriez visiter. Il est très probable que vous ne trouviez pas ce que vous cherchez (peut-être que cet ambassade n’y existe pas). Si le pays que vous souhaitez visiter a finalement une représentation dans le vôtre, il est très probable que la dernière mise à jour du site web date d’avant le nouveau millénaire. Tentez de joindre le numéro trouvé sur le site (s’il y en a) et soit personne ne répond, soit le numéro n’est plus attribué. Envoyez un e-mail à partir de l’adresse trouvée sur le site et vous recevrez sûrement un email de non-distribution. Vous devrez alors vous y rendre physiquement et même dans ce cas, vous pourriez arriver et trouver une mention « Ouvert uniquement le Mardi et le Jeudi de 10 h à 14 h ». Dans ce cas, vous pourrez éventuellement abandonner et décider d’aller dans un autre pays.

La rigidité de la bureaucratie

La plupart du temps, les consulats ont une liste de documents à fournir, liste pour laquelle aucun compromis n’est possible. Lors de ma demande de visa pour le Bénin au consulat d’Abidjan, un billet d’avion m’était exigé. J’ai expliqué que mon voyage se ferait en bus et là, ils m’ont demandé mon ticket de bus. Lorsque j’ai mentionné que ce serait le 5ème ou le 6ème bus que j’aurai à prendre lors de mon voyage et que je ne dispose donc pas encore de ce ticket qui ne peut être acheté qu’en cours de route, ils ont insisté pour que j’achète mon ticket de bus pour au moins la première partie de mon périple (d’Abidjan à Bobo au Burkina Faso), avant que ma demande ne puisse être traitée.

Le paradoxe de l’œuf et de la poule

Je me permets de qualifier cette situation du paradoxe de l’œuf et de la poule. Peut-être que les institutions sont telles qu’elles, parce qu’il n’y a pas assez de voyages au sein du continent ; ou peut-être qu’il y a très peu de voyages inter-pays en Afrique, du fait de toutes ces restrictions.

Les frais de voyages

D’aucuns soulèvent parfois le sujet sur le ton de la plaisanterie, mais il est parfois beaucoup moins cher (de 50 à 70 % moins cher) d’acheter un billet d’avion à destination d’Europe, des Émirats arabes unis ou d’Amérique du Nord, que d’en acheter un à destination d’un pays africain. Des recherches rapides sur les vols disponibles en ligne vous montreront des billets à plus de 1000 dollars de Nairobi à Maputo, plus de 1200 dollars de Nairobi à Dakar ou de 300 dollars de Nairobi à Zanzibar. Une recherche sur la même période, vous permettra de trouver des billets de Nairobi à Dubaï pour 350 dollars, de Nairobi à Londres pour 600 dollars ou de Dakar à Paris pour 600 dollars. Combinés aux restrictions pour le visa, il est facile de voir comment des africains habitués au voyage ne le sont pas pour le continent. Voyager en Afrique est une épreuve de longue haleine.

« Il est cependant important de noter que même dans le plus reculé des pays africains, la beauté naturelle, l’histoire et la culture de ce pays représentent des ressources inestimables autour desquelles une industrie touristique pourrait être développée »

Le manque d’installations touristiques.

Bien que les installations touristiques soient très développées dans certains pays d’Afrique, beaucoup d’autres sont à la traîne. Ce fait n’est pas surprenant étant donné que certains de ces pays n’ont jamais historiquement été considérés comme des attractions touristiques et ne sont que très rarement visités pour des raisons touristiques. Dans de nombreux cas, les principales interactions que ces pays ont eues avec des étrangers concernent celles avec des employés dans les organismes humanitaires, ONG, etc. Vu qu’une industrie touristique n’a pas été développée dans ces pays, les installations telles que les hôtels seront trop chères dans de nombreux cas. Il est cependant important de noter que même dans le plus reculé des pays africains, la beauté naturelle, l’histoire et la culture de ce pays représentent des ressources inestimables autour desquelles une industrie touristique pourrait être développée.
Que devons-nous faire à ce sujet en tant qu’africains ? Je me retrouve dans beaucoup de suggestions très sensées de la BAD dans son rapport, y compris le visa à l’arrivée pour les africains (le Ghana est en tête du peloton à ce sujet), les blocs régionaux sans visa, les visas pluriannuels, la promotion de la réciprocité et l’ouverture des visas unilatéraux. Les pays africains peuvent également simplifier les processus d’obtention de visas et améliorer l’accès à l’information en ligne. Le continent a besoin de capitaliser sur les moyens d’accroître le taux de voyages intra-pays-africains dans le but de favoriser l’unité et l’accroissement du commerce et des investissements. Du côté de la demande, il y a assez d’africains qui aimeraient découvrir le continent de leurs propres yeux.

 

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