« Archimède, tu connais ? »

Grand angle

SUR LES DOCKS 2/2. Suite et fin de notre visite du port autonome de Marseille à la rencontre de ses dockers, de leur histoire, de leurs combats passés, présents et à venir.

 

Avant de pénétrer par la porte 4 du port autonome de Marseille ce matin d’été, c’est évidemment de la Grèce dont on parle au lendemain du Non au référendum et de la stratégie du premier ministre Alexis Tsipras.

Les Grecs, justement …

« Le choix a été vite fait de construire le port au nord »

Venus de Phocée, une colonie grecque située quelque part en Asie Mineure, ceux-là étaient déjà là à la fondation de la ville il y a 2600 ans et de son port, son fameux Lacydon. Mais. « Le Vieux-Port des Grecs étant devenu trop petit, c’est à partir de 1870 et de la création de la ligne de chemin de fer qu’est apparu le besoin de construire le port avec un choix cornélien, le faire au sud ou au nord de la ville où habitait la grande bourgeoisie qui pouvait spéculer sur les marchandises du haut de ses belles villas qui bordent ce qui est aujourd’hui la Corniche Kennedy. Le choix a été vite fait de le faire au nord mais il aurait pu être bâti en effet des deux côtés » précise Gilbert Natalini, ancien secrétaire général du syndicat des dockers CGT de Marseille.

Naissance à la Joliette

La visite commence par la Maison du Docker achetée dans les années 80 par le syndicat qui avait dû quitter la Joliette. « Le syndicat est à l’extérieur du port, propriétaire de ses murs, indépendant de toute pression des patrons et de la police, on ne peut pas nous jeter ». Ce bâtiment à la façade jaune et aux inscriptions rouges héberge d’un côté les actifs et de l’autre les retraités.

Une affiche dans le bureau de Ludo, le jeune secrétaire général du syndicat, vient rappeler que le syndicat a été fondé en 1902 lors du Congrès des Ouvriers des Ports et Docks et que son premier dirigeant s’appelait Marrot. La fondation du syndicat a permis d’adhérer par la suite à la CGT. « Le syndicat est né place de la Joliette dans l’arrière-cour d’un bar ».

« C’est en 1936 que naît une vision collective de la profession avec les premières signatures de conventions collectives dignes de ce nom ». Citant les droits conquis à l’occasion : la rétribution minimale pour exécuter un travail défini, une caisse de chômage pour les dockers intermittents.
« Tout syndicat a un pied dans le fascisme et un pied dans la libération » surprend Gilbert Natalini. « En 1941, en même temps qu’il crée l’ordre des médecins, Pétain crée le bureau central de la main d’œuvre pour annihiler le rôle du syndicat, qui est politiquement détruit, en le débarrassant d’un pouvoir qu’il était le seul à avoir ».

A la Libération, les ministres communistes reprennent mot pour mot avec la loi de 1947 celle de 1941, ajoutant à la place de représentant syndical le terme représentant la profession et créent une indemnité pour le chômage des dockers payée par les patrons.

Suspension du statut de docker

Les choses ont changé bien sûr depuis l’époque du film de Paul Carpita Le Rendez-vous des quais, saisi en 1955, victime de la censure jusqu’en 1989 dont l’affiche trône en bonne place dans le bureau de Ludo. Les années 50 sont celles des conflits coloniaux durant lesquelles Marseille devient la porte d’entrée du plan Marshall et de la drogue. Avec les grèves des dockers se ferme pour la mafia la porte d’entrée de la drogue.

La France en Indochine avait laissé pendant la guerre a certains chefs de village le droit de produire et de vendre de la cocaïne s’ils se battaient contre les envahisseurs japonais. Ils ont gardé ce privilège après la guerre en créant une tête de pont en Europe : Marseille. Les dockers multiplient à l’époque les grèves pour empêcher les équipements militaires de partir pour l’Indochine.

En 1950, la loi de port libre concoctée par Gaston Deferre alors ministre de la Marine suspend le statut de docker et décrète l’embauche libre « en bafouant la loi pour casser la grève contre l’embarquement des armes », le syndicat est ramené à peau de chagrin. 700 dockers sont radiés. Se créent 7 syndicats sur le port, la CGT perd l’embauche.

Des années 70 de galère

Continuons notre visite sur les rives de l’histoire. Là, un ancien, Gaston se souvient des années 70 comme des années de galère pour les dockers. Un travail dur avec des conditions de travail et de sécurité qui étaient encore loin d’être au niveau, des cas d’amiante. Ainsi qu’un bassin est qui n’arrivait pas encore à nourrir le port.

A l’entrée du syndicat une statue réalisée par un secrétaire du syndicat qui était en même temps poète et un drapeau du syndicat international des dockers né à la suite de la situation du port de Liverpool mis en cessation de travail, ses dockers licenciés de force à l’époque Thatcher qui avaient été trahis par leur syndicat. Ce fut la première attaque frontale contre une loi. A la fin des années 80, leur statut est abrogé par la dame de fer. En 1995, cinq dockers sont licenciés pour avoir protesté contre l’abaissement de leur tarif d’heures supplémentaires. S’ensuit alors le licenciement de leurs 500 collègues solidaires et le début d’une solidarité internationale entre dockers.

La forme 10 bientôt rouverte

« Certains rêvaient d’une marina, d’autres de formes pour bateaux de luxe, la lutte des camarades de la réparation navale a été déterminante »

« Archimède tu connais ? ». Nous voilà maintenant sur la forme 10, immense bassin de 465 mètres de long et 85 de large, plus grande forme de radoub ou si l’on veut plus grande cale sèche de la Méditerranée destinée à la réparation navale fermée depuis 2010 et dont le maintien avait été un objet de haute lutte pour la CGT durant des mois à partir de 2010. Elle sera prochainement remise en activité. « L’eau rentre par la porte qui se referme ensuite, le bateau se pose sur le fond. Les bateaux à fond plat peuvent se poser dans le fond ». La forme 10 a été conçue dans les années 70 pour accueillir les grands tankers pétroliers, notamment le Batillus, plus gros bateau du monde. « Certains rêvaient d’une marina, d’autres de formes pour bateaux de luxe, la lutte des camarades de la réparation navale a été déterminante, on ne pourrait pas être un des plus gros ports de croisière au monde sans un outil polyvalent ». Il aura fallu près de 5 ans de combat de la CGT de la réparation navale pour en arriver à une reprise du travail sur la forme 10.

La défense de cet outil sera donc déterminante au moment où on apprend par ailleurs dans les colonnes du Figaro le 6 septembre dernier qu’une quarantaine d’anneaux pour yachts de luxe devraient être implantés à proximité du Mucem.

La longue histoire des dockers et ouvriers du port, riche de ses luttes, n’est donc pas près de s’éteindre.

 REMY DARRAS – MARSEILLE

 

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