Antoine Spire : « Toujours riches du dialogue avec ce qui nous est autre »

INTERVIEW. Codirecteur avec l’universitaire Jean Leselbaum de la publication du Dictionnaire du Judaïsme français depuis 1944 (Armand Colin-Le Bord de l’eau) qui a réuni 170 auteurs, le journaliste et essayiste Antoine Spire analyse le regain d’antisémitisme et les derniers événements à l’aune de l’histoire du monde juif français, riche et ouverte.

 

DIALOGUES DES CONTINENTS : Quelles raisons ont poussé à la rédaction de ce dictionnaire ?

ANTOINE SPIRE : Ce dictionnaire est né d’une sollicitation de Jean Leselbaum qui voulait, un peu à la manière du livre de l’historien Pascal Ory, Ces étrangers qui ont fait la France, se pencher sur ces juifs qui ont apporté quelque chose à la France. Je l’en ai dissuadé car cela aurait été faire des listes de juifs, on sait ce que ça a donné et que cela a conduit aux pires procédés. Il était donc beaucoup plus intéressant de faire un bilan du judaïsme français, c’était un projet plus ambitieux et plus original. Nous avons ainsi sollicité plus de 150 collaborateurs, la plupart d’entre eux pour un seul article.

« Nous sommes les fils d’une tradition impure qui s’est toujours mélangée à autre chose »

Nous avons recensé les thèmes qui sont à la fois des lieux, des événements, des structures, des éléments culturels et dans cet esprit nous n’avons pas mis d’entrées avec des noms mais des entrées avec des livres, car ce sont les livres qui ont fait les juifs de France à propos du judaïsme. Par exemple pour Alain Finkielkraut, il y un article sur Le Juif imaginaire, pour Bernard-Henri Lévy, un article sur La Pureté dangereuse. On a fait ça pour tous les auteurs sauf pour douze juifs français qui ont une personnalité hors-norme, signifiantes et qui méritaient un article en tant que tel. C’est le cas de Claude Lanzmann, de Simone Veil, de Jacques Attali, de Robert Badinter, du grand rabbin Gilles Bernheim, qui concernent le judaïsme à divers titres. Vous serez étonné de trouver des auteurs et des livres étrangers comme Imre Kertesz car le débat autour de son œuvre est absolument significatif. On s’est demandé pourquoi les intellectuels juifs français lui avaient donné si peu de place, car Kertesz a bouleversé la perception que nous avions d’Auschwitz en nous disant qu’un jeune enfant pouvait y être heureux, sans faire l’impasse sur l’horreur, la faim, l’extermination et les cadavres qu’il côtoyait En même temps il y avait des moments où il lui arrivait d’être heureux malgré tout, en n’ayant rien à manger, en ne dormant pas.

Nous avons aussi donné une place aux grands écrivains américains comme Philip Roth, Malamud, qui transcendent leur nationalité et sont des piliers culturels dans le monde juif français. Des débats difficiles ont concerné le choix des entrées personnalisées. Par exemple, un homme comme Minkowski, grand médecin qui s’est préoccupé des progrès des conditions de naissance, n’est pas répertorié. Pourquoi ? Parce qu’il n’a rien apporté de neuf au judaïsme en tant que tel.

« Nous tenons tous à la même culture, elle est différente dans le temps pour chacun d’entre nous. Chacun a perçu cette culture à travers des objets culturels et des influences personnelles différentes »

Quels ont été les principaux débats et les principales contradictions qui ont animé votre travail ?

Pas de noms mais des éléments culturels dans le monde juif français. Monde juif français et non « communauté », il y a eu un débat considérable dans notre comité éditorial. Il existe certes des communautés, à Metz, Nancy, Bordeaux, des gens se réunissent dans ces villes mais nous refusons de parler de la communauté juive en général car nous avons très peur du communautarisme. Nous préférons le mot « peuple ». Il y a un peuple juif de France qui est à prendre à compte. Ensuite il y a les juifs sans dieu, qui sont un élément essentiel, – les juifs religieux ne sont pas plus de 20% des juifs de France. En quoi les juifs sans dieu restaient-ils attachés à leur culture ?

Le culturel peut-il se penser en dehors du religieux ?

Le fil rouge de ce dictionnaire c’est la culture, ce n’est pas la religion seule. La religion fait partie de la culture, elle a été la colonne vertébrale de la transmission du patrimoine, mais la religion n’est pas tout.

Comment regrouper dans un seul dictionnaire du judaïsme français une réalité qui connaît autant d’influences différentes ?

Il s’agissait pour nous de rendre compte de ce phénomène social global qu’est le judaïsme français dans sa diversité. Peu à peu, il y a eu un métissage des cultures et des traditions, il y a énormément d’éléments très divers qui sont rentrés dans la culture juive française.

Quelle continuité caractérise alors le judaïsme français depuis 1944 ?

Nous tenons tous à la même culture, elle est différente dans le temps pour chacun d’entre nous. Chacun a perçu cette culture à travers des objets culturels et des influences personnelles différentes. Trois choses essentielles : un paysage culturel considérable. La religion juive, colonne vertébrale de la transmission du patrimoine culturel, elle, a toujours compté. Le problème de la croyance n’est pas un problème de juifs, beaucoup de juifs se sentent tenus de dire s’ils croient ou pas. La question de la croyance est chrétienne, nous les juifs répondons que nous ne savons pas si nous croyons ou si nous ne croyons pas, nous préférons mettre un point d’interrogation. Quand on nous pose une question, on répond par une autre question. Troisième lien avec l’Etat d’Israël, ce qui ne veut pas dire que nous avons tous le même point de vue sur sa politique, mais ce qui nous unit c’est la croyance en la légitimité de cet Etat et tous les juifs combattent ceux qui mettent en cause la légitimité de cet Etat. C’est le seul Etat du monde dont l’existence a été décidée par l’ONU réunie en 1948, cela devrait être l’Etat le plus légitime. Or c’est le seul Etat au monde dont un certain nombre de gens contestent la légitimité…

A l’image de la France en elle-même, de nombreux courants contradictoires parcourent le judaïsme français, ce dernier peut-il absorber toutes ces contradictions ?

Oui, nous nous sommes beaucoup interrogés et il s’en ait fallu de peu pour que le dictionnaire soit celui « des » judaïsmes français. Nous sommes tellement convaincus de la pluralité du judaïsme que ces contradictions apparaissaient en premier. Contradictions entre le judaïsme religieux et non-religieux. Ensuite, entre les judaïsmes orthodoxe, libéral et massorti, qui est intermédiaire entre les deux. Divisions politiques entre la droite et la gauche, des juifs qui ont eu partie liée avec le Parti communiste français, d’autres qui sont très proches d’une droite plus agressive. Comme nous voulions que ce soit le dictionnaire des judaïsmes, il nous fallait quelqu’un qui vienne de la droite dite « dure ».

« Ce livre est fait de contrepoints, des manières de faire valoir la ligne que nous défendons, une ligne plus ouverte qui n’accepte pas ces deux extrêmes mais qui leur donne la parole car justement ce dictionnaire a pour objectif de rendre compte de tous les judaïsmes ».

Il y a un article de Gilles-William Goldnadel sur Annie Kriegel qui a été communiste et qui a été avec autant de passions défenseur d’une extrême-droite très juive. J’avais demandé de la même manière, comme nous nous sommes beaucoup intéressé à l’universalité du judaïsme, à Michaël Löwy, philosophe et militant trotskyste, de faire un article à ce propos. Ayant écrit un ouvrage remarquable sur l’universalisme du judaïsme, il avait voulu en donner une concrétisation en citant Stéphane Hessel comme l’exemple même du juif universaliste. Nous savions que pour beaucoup de nos lecteurs et co-auteurs, Hessel fut détenteur d’une ligne politique qui l’avait amené à parler d’Israël uniquement pour le condamner et d’aucun autre conflit à la face du monde. On a laissé paraître l’article malgré nos désaccords. Voilà, ce livre est fait de contrepoints, des manières de faire valoir la ligne que nous défendons, une ligne plus ouverte qui n’accepte pas ces deux extrêmes mais qui leur donne la parole car justement ce dictionnaire a pour objectif de rendre compte de tous les judaïsmes.

Du cinéma à la littérature en passant par la psychanalyse, de nombreux domaines culturels sont évoqués, qu’est-ce qui en subsiste de juif ?

C’est l’identité culturelle, cet accrochage à un héritage culturel spécifique. Les psychanalystes juifs sont universalistes car ils sont amenés à connaître tout ce que la psychanalyse a fait mais au fond le texte de Freud sur Moïse les concerne plus que d’autres. C’est un donné culturel spécifique qu’il faut savoir articuler avec des données universelles.

Vous parlez de « judaïsme impur, métissé », comment apprécier le repliement communautaire et le retour à une tradition, à de nouvelles pratiques ?

Je pense que le judaïsme ne pouvait pas se réclamer comme détenteur d’une éventuelle pureté imaginaire, cette recherche de pureté était dangereuse. Nous sommes partisans de ce métissage et nous pensons que la pureté n’est pas l’objectif du judaïsme et pas sa caractéristique principale. Au contraire, nous sommes les fils d’une tradition impure qui s’est toujours mélangée à autre chose. Parce que nous sommes immergés dans un monde qu’on dit diasporique, toujours en dialogue avec ce qui n’est pas nous, ce rapport à l’altérité fait qu’il n’y a pas de pureté, nous sommes toujours riches du dialogue avec l’autre qui nous amène à cette combinaison complexe de points de vue divers.

Face à un certain repli né lors de derniers événements, comment peut-on encore penser cet universalisme ?

« Parce que nous sommes immergés dans un monde qu’on dit diasporique, toujours en dialogue avec ce qui n’est pas nous, ce rapport à l’altérité fait qu’il n’y a pas de pureté, nous sommes toujours riches du dialogue avec l’autre qui nous amène à cette combinaison complexe de points de vue divers »

Cet enfermement est compréhensible, c’est un peu la réponse à l’antisémitisme, c’est un peu le renfermement dans des ghettos pour échapper à la vigueur du vent extérieur. Dans ce livre, nous plaidons pour l’ouverture des juifs au monde extérieur et pensons que c’est leur vocation. Dans certains moments historiques, des juifs de France sont amenés à se replier, quand on tue Ilan Halimi ou des enfants juifs à Toulouse, quand on viole une femme à Créteil parce qu’elle appartient à un foyer juif ou quand on assassine quatre clients d’un magasin cacher parce que juifs. Certains considèrent qu’ils n’ont pas leur place en France. Je ne veux pas les juger. Ce qui devrait rassurer les juifs de France, c’est la position des gouvernements qui a toujours été de condamner l’antisémitisme avec la plus grande vigueur d’où qu’il vienne.

Comment analyser les évolutions idéologiques et politiques des juifs français vers la droite ?

Comme toute la société française qui s’est droitisée, les juifs n’ont pas été épargnés.

Les juifs ont été historiquement très liés aux combats et à la culture des organisations progressistes dans leur ensemble, communistes, trotskystes, etc … le divorce qui s’est instauré depuis est-il définitif ?

Il y a eu pendant des siècles et il y a encore les traces en France d’un anti-judaïsme chrétien très fort, qui se fondait jusqu’à Vatican II sur des textes ritualisés de l’Eglise catholique, évoquant les Juifs « perfides et déicides ». Il y a eu ensuite au XIXème siècle les préjugés qui se fondaient sur la race avec toutes les caricatures qui ont sévi des juifs au nez crochu et les pieds en dedans, nombre de prétendues études sur l’infériorité des juifs. Troisième étape, c’est la position par rapport à l’Etat d’Israël qui a déterminé une partie de l’extrême-gauche française et une partie du monde musulman à exécrer les juifs; ils ont peu à peu constitué un troisième volet de l’antisémitisme, ils se sont déterminés par hostilité à Israël. Il y a eu cette confusion qui a amené ceux qui critiquaient Israël légitimement à souhaiter faire supporter cette critique aux juifs de France et nous avons eu les manifestations de Tariq Ramadan et des leaders du monde musulman défilant avec le mot d’ordre « Juifs hors de France ! » et des organisations d’extrême-gauche acceptant de défiler avec eux sans toujours prendre leur distance avec ces organisations. Cela devient insupportable, d’où une réaction d’une partie de la communauté juive qui s’est sentie repoussée vers la droite.

Dictionnaire-du-Judaisme-francaisLa lutte contre les extrémismes, les fanatismes, l’antisémitisme en dehors d’un mouvement d’ensemble qui vise à l’émancipation de tous est-elle imaginable ?

La grande manifestation du 11 janvier change la donne. Beaucoup de gens ont pris conscience que les juifs de France faisaient partie du peuple français. C’est un élément rassérénant. Les juifs de France ont été bien seuls ces derniers mois, ces dernières années, ce qui est incroyable quand on se souvient de Carpentras et que manifestaient un million de personnes avec notamment le président de la République. Le peuple de France s’est levé pour Charlie mais aussi pour les juifs de France.

Propos recueillis par Rémy Darras

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